Au Sénégal, graffeurs et hip-hopeurs sortent l’art contre le Covid-19

Les graffeurs du collectif RBS Crew tagguent les murs de Dakar le 25 mars 2020 pour sensibiliser les jeunes au bons gestes contre la propagation du coronavirus au Sénégal. Zohra Bensemra/REUTERS Boucles d’oreilles, masque coloré ajusté sur...

Au Sénégal, graffeurs et hip-hopeurs sortent l’art contre le Covid-19
Les graffeurs du collectif RBS Crew tagguent les murs de Dakar le 25 mars 2020 pour sensibiliser les jeunes au bons gestes contre la propagation du coronavirus au Sénégal.
Les graffeurs du collectif RBS Crew tagguent les murs de Dakar le 25 mars 2020 pour sensibiliser les jeunes au bons gestes contre la propagation du coronavirus au Sénégal. Zohra Bensemra/REUTERS

Boucles d’oreilles, masque coloré ajusté sur la bouche et les yeux, Madzoo et ses coéquipiers terminent la fresque murale représentant une jeune femme, complété d’un « Covid-19 » écrit en lettres capitales. Dans le quartier populaire de Parcelles Assainies, à Dakar, les cinq artistes de rue ont passé toute la journée à graffer cinq dessins préventifs qui reviennent sur les recommandations sanitaires à respecter pour lutter contre le coronavirus.

Le lundi 23 mars, le Sénégal a déclaré l’état d’urgence et un couvre-feu a été instauré de 20 heures à 6 heures du matin. Dans ce pays où écoles et mosquées sont fermées, les messages doivent pourtant passer. Alors les graffeurs du collectif RBS Crew taguent à la bombe des messages de prévention depuis une semaine sur les murs de la capitale. Ils ont commencé avec les murs extérieurs de l’université de Dakar, à côté de l’hôpital Fann où sont hospitalisés des patients atteints du nouveau virus. Pour avoir un impact direct auprès de toute la population, d’autres équipes du collectif vont réaliser de nouvelles fresques dans les prochains jours. « Notre art est engagé au service de la population, nous avons l’habitude de nous pencher sur les problèmes sociaux, politiques et religieux », explique Madzoo qui s’inquiète de voir les jeunes ne pas prendre le virus au sérieux sur ces terres où l’âge moyen de la population est de 19 ans.

« Levier politique puissant »

C’est aussi eux que cible le mouvement citoyen Y’en a marre avec leur chanson « Fagaru Ci Coronavirus » (« prévenir le coronavirus », en wolof), sortie le 19 mars. « Le hip-hop est un levier politique très puissant et se partage facilement sur les réseaux sociaux », explique le rappeur Simon Kouka, l’un des membres fondateurs de Y’en a marre, qui a préféré le rassemblement à la division en ces temps de crise. Cet engagement fait partie de l’ADN du mouvement, qui s’était déjà mobilisé au moment d’Ebola ou des grandes inondations. Alors ces derniers jours, ils ont aussi distribué du gel hydroalcoolique et des masques dans les taxis, les boutiques et les écoles coraniques.

Une fois le morceau enregistré, les artistes sont même allés le présenter au ministère de la santé pour le faire valider et s’« assurer que les mesures de prévention que nous préconisions dans la chanson sont les mêmes que celles du ministère », confirme Simon Kouka. Se laver les mains, éviter les rassemblements et les salutations ; tousser dans son coude, utiliser un mouchoir et le mettre à la poubelle… A ces messages qui, s’ils sont universels, restent néanmoins essentiels, Simon Kouka a ajouté un couplet de prévention contre les intox sur les réseaux sociaux. « Les jeunes doivent éviter de croire toutes les personnes qui se dressent en experts et induisent les gens en erreur. Le mieux est de nous unir et de suivre les consignes du ministère », martèle-t-il, troquant du même coup sa casquette de contestataire pour avancer vers une union nationale contre la pandémie.

Le clip qui accompagne la chanson et a été tourné à l’intérieur de l’hôpital Fann est en train de devenir viral avec ses 28 000 vues en quelques jours sur YouTube et sa diffusion sur plusieurs chaînes de télévision. Mais comme la situation évolue au Sénégal aussi, une deuxième chanson va bientôt prendre le relais, où « cette fois-ci, nous demandons aux Sénégalais de rester chez eux pour un confinement volontaire », révèle le militant Simon Kouka au Monde Afrique.

Prendre les choses en main

Souhaitant participer à l’effort national, d’autres artistes sénégalais, à l’instar du rappeur Ngaaka Blinde, ont aussi rejoint le combat. Prenant les choses en main, l’artiste a composé une chanson en collaboration avec une dizaine de chanteurs, « dans le contexte de la pandémie Covid-19 pour sensibiliser la population », sortie le 25 mars. Là encore, il n’y a pas l’espace d’une feuille de papier à cigarette entre ce milieu d’ordinaire contestataire et la présidence, puisque le clip commence par un extrait du discours du président Macky Sall, avant de conseiller de se laver les mains sous le flow de Didier Awadi, connu pour ses textes engagés.

Pour que le panorama soit complet et que la prévention soit aussi chantée en wolof, Bril et Bass Thioung ont aussi sorti une chanson de pop africaine « Noy Moyto Corona » (« comment riposter contre le corona ») qui cumule déjà près de 23 000 vues sur YouTube depuis le 23 mars. « Nous savons que notre voix est écoutée par des populations que même les messages du président et des journalistes n’atteignent pas », assure Bril, qui appelle tous les jeunes à rester chez eux, « car le virus ne se déplace pas, mais ce sont les personnes qui le font se déplacer ». Les deux artistes veulent aussi appeler à la mobilisation pour distribuer des produits sanitaires comme de l’eau de Javel, des masques et du savon dans les banlieues de Dakar où tout le monde n’a pas les moyens de les acheter. « Nous sommes la voix des sans-voix », résume le chanteur.

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