La jeunesse de Tombouctou se réapproprie des espaces de liberté

Lors du festival de musique Vivre ensemble le 18 janvier 2020 à Tombouctou, dans le nord du Mali. Paul Lorgerie pour "Le Monde" L’écho lointain d’une guitare résonne dans les rues sinueuses du quartier arabe d’Abaradjou à Tombouctou, dans le...

La jeunesse de Tombouctou se réapproprie des espaces de liberté
Lors du festival de musique Vivre ensemble le 18 janvier 2020 à Tombouctou, dans le nord du Mali.
Lors du festival de musique Vivre ensemble le 18 janvier 2020 à Tombouctou, dans le nord du Mali. Paul Lorgerie pour "Le Monde"

L’écho lointain d’une guitare résonne dans les rues sinueuses du quartier arabe d’Abaradjou à Tombouctou, dans le nord du Mali. A mesure que le son se précise, le monument de la Flamme de la paix se dessine. Sous le regard de chameliers, des jeunes s’activent au pied de l’édifice, inauguré en 1996 pour célébrer la fin de la rébellion dans le nord du pays. Samedi 18 janvier, le festival de musique Vivre ensemble va commencer et les derniers préparatifs restent à faire.

Mohamed Ag-Radouane contemple avec envie la scène installée en contrebas. Plus tard dans la journée, ce forgeron tombouctien d’une trentaine d’années y montera avec son groupe Inhaden, créé en 2017. Comme une renaissance après les sombres heures qu’a traversées sa ville, occupée en 2012 par Ansar Eddine, un groupe affilié à Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI). A l’époque, la musique est bannie. Des témoignages rapportent que les couples non mariés sont fouettés en public et la charia, la loi islamique, est strictement appliquée.

Certains fuient, tel Mohamed Ag-Radouane, qui se réfugie au Burkina Faso voisin. « A mon retour en 2016, tout mon matériel avait été détruit. » Traumatisé, il avoue qu’il lui a fallu du temps pour se remettre à la musique. Les premières répétitions avec son groupe, en 2018, se sont faites en cachette.

Moment cathartique

Une époque de peur désormais révolue ? Difficile à dire. Mais les indicateurs sont au vert. Preuve en est, les 3 500 festivaliers venus assister au concert du chanteur de blues touareg Kader Tarhanine lors du festival, le 18 janvier. Un moment cathartique pour certains jeunes au premier rang, tellement déchaînés que les forces de sécurité sur place ont peiné à les contenir. « Il y avait des Arabes, des Songhaï… Nous étions là, nous riions ensemble, observe Kia Maïga, étudiante en droit de 20 ans originaire de la ville. On sent que la cohésion sociale est bien installée. »

La jeunesse de Tombouctou se réapproprie peu à peu des espaces de liberté. Depuis 2015, elle se retrouve dans des balani shows, ces rondes de fêtards à ciel ouvert au cœur desquelles se produit un DJ. « Et avec la réhabilitation de la Maison des jeunes, inaugurée en juillet 2018, nous avons également une boîte de nuit », ajoute Dramane Sow, 27 ans, président du comité des jeunes du quartier de Sarékeyna. Il n’y a, en revanche, pas d’alcool dans les bars : la jeunesse tombouctienne s’enivre sobrement.

« On sent que le dialogue a pris le dessus pour résoudre les problèmes », relève Dramane. Une libération de la parole qui s’illustre à travers le nombre croissant d’associations dans la cité. C’est le cas du collectif Cram-Cram, qui organise débats et formations citoyennes à destination des 15-25 ans, ou encore de Lecture vivante, dont Dramane est le secrétaire général. Dans les locaux, Les Milles et Une Nuits, La Belle au bois dormant ou des ouvrages d’Aimée Césaire sont exposés sur des présentoirs. Certains membres de l’association confient avoir eux-mêmes écrit des romans ou des recueils de poésie.

Pour autant, le climat de tensions communautaires ne s’est pas complètement dissipé. « A cause de la crise, on ne sait plus qui est qui et nos parents nous ont mis des préjugés en tête », avoue Mohamed Ag-Radouane, le forgeron-chanteur. Des dissensions qui opposent généralement ceux que l’on appelle les « peaux noires » aux « peaux claires », souvent accusés de tous les maux. Dernier exemple en date, la mort de deux petites filles dans des heurts en septembre 2019, à la suite de l’enlèvement de deux jeunes Tombouctiens par des individus armés dans le quartier d’Abaradjou.

La ville continue de porter les stigmates des violences passées. « Aujourd’hui encore, nous croisons des jeunes personnes aux membres coupés, ou qui restent perturbées », confie Mohamed Elbechir, président du Conseil communal des jeunes de Tombouctou, qui n’a jamais quitté la ville. Et même si la loi islamique n’a plus cours, des lieux de vie nocturne ont encore été pillés ou brûlés en octobre par certains habitants.

« Infiltrer la société »

La jeunesse de Tombouctou a tout de même le privilège de vivre dans un centre urbain qui profite d’une rare accalmie. La mission des Nations unies au Mali, la Minusma, a enregistré 380 incidents sécuritaires dans la ville en 2019, contre 460 l’année précédente, et pas un sur les trois derniers mois. Mais à quelques centaines de kilomètres à l’est de Tombouctou, « une fois le fleuve passé, des forces obscurantistes empêchent le bon fonctionnement des écoles », lâche Mohamed Elbechir.

Lors du festival de musique Vivre ensemble le 18 janvier 2020 à Tombouctou, dans le centre du Mali.
Lors du festival de musique Vivre ensemble le 18 janvier 2020 à Tombouctou, dans le centre du Mali. Paul Lorgerie pour "Le Monde"

« La stratégie a changé », analyse Riccardo Maia, chef de la Minusma à Tombouctou. « Les djihadistes ne s’attaquent plus aux casques bleus ou aux soldats de Barkhane”, mais pour rester visible dans la région ils s’infiltrent dans la société » et notamment dans le milieu scolaire. Alors que les écoles publiques ont longtemps été la cible d’attaques, les membres des différents groupes les occupent désormais et y imposent leur programme.

« Que vont-ils mettre dans la tête de nos enfants ? », s’inquiète Mohamed Elbechir. Ce dernier préconise d’amener les jeunes ruraux à Tombouctou et dans les villes des environs pour étudier, tant que l’armée nationale ne sera pas présente. Faute de quoi ces zones difficiles d’accès où sévit un chômage endémique risquent de constituer un foyer idéal de recrutement pour les groupes extrémistes.

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